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image: Les ingénieurs : entretien seconde langue

 

 

Entretiens en seconde langue : pourquoi les ingénieurs sont à part
La profession d’ingénieur s’est globalisée, et les offres d’emploi en seconde langue (L2) se multiplient. Mais les ingénieurs détiennent plusieurs atouts, et ils sont forts.

FR8 24-04-2016     Auteur: Philip Wells

Beaucoup d’ingénieurs en formation trouvent que leur programmes sont trop légers en compétences de communication, surtout lorsqu’il faut franchir les barrières de culture. Celles-ci, sont-elles plus exigeantes pour les ingénieurs ? Etre ingénieur vous soumet aux mêmes contraintes que toutes les professions spécialisées : vous parlez non seulement vos langues acquises, mais en plus, ce dialecte professionnel adapté à votre spécialité.
Une scène qu’on peut constater régulièrement en été, et un phénomène linguistique digne d’étude, se déroule dans les aires d’autoroutes Européennes. Vous l’avez peut-être constaté vous-même : les propriétaires de Harley-Davidson, arrivés là par différents chemins, regroupés et bavardant paisiblement sans vraiment posséder de langue commune.

Bon, ça pourrait être un mythe propagé par les propriétaires de HD. Mais le principe est là : une matière commune avec une taxonomie de termes et de rapports, c’est mi-chemin à une langue commune, et cela parce que c’est une langue en soi.

En tant qu’ingénieur, vous possédez certaines compétences de communication qui vous permet de décrire des processus dynamiques, de causes et d’effets, ou bien simplement des hypothèses. Mais dans une deuxième langue dans laquelle vous êtes moins que courant, la tâche de maintenir toutes les qualités de votre communication en langue natale se voue à la frustration et l’échec. Parce que vous ne pouvez pas simultanément focaliser sur les règles de grammaire et le sujet : dès que ça commence à devenir intéressant, vous êtes forcé de vous replier sur les réflexes, qui ne peuvent être appris que par une pratique prolongée. Les candidats d’entretien à court-terme sont limités aux réflexes qu’ils maîtrisent déjà.

Et lorsqu’on ne peut pas éliminer ses imperfections acquises, il est possible de les diminuer en adaptant sa diction et son style d’élocution, ce qui est plus difficile que ça peut le paraître, mais pas pour les raisons généralement supposées. Naturellement, vous serez tenté de rechercher le mot juste ou de risquer des constructions de phrase à la limite de votre niveau, ce qui aura comme conséquence de réduire votre fluidité, et qui ne fera rien pour votre assurance. En fait, il s’agit bien d’une auto-discipline acquise, parce que communiquer avec fluidité ne vous engage pas à utiliser des phrases complexes, mais plutôt à maîtriser les phrases simples.

Nous sommes à tel point définis par notre style d’expression orale que toute concession est subie comme une perte d’identité.


En somme, c’est parler malin, et là, la profession offre déjà un atout : en devenant ingénieur, vous vous êtes soumis à cette discipline d’économie linguistique en première langue. Cela découle de la complexité de la matière, et de votre esprit professionnel : une bonne syntaxe, c’est du pur design, et l’efficacité de votre langage en dit autant de votre manière de pensée. Cette compétence communicative est transversale à toutes les langues secondaires que vous allez acquérir. Le fait que votre dialecte d’ingénieur est moderne, et que les correspondances de vocabulaire seront fréquentes dans votre famille de langues fera que vos connaissances techniques serviront de repères.

Mais c’est dans ses aspects interpersonnels que la communication devient plus difficile. Une expression nuancée nécessite une gamme d’expression que ne vous ne possédez peut-être pas. Imaginez-vous en train de décrire un projet qui a subi les effets de restriction de budget, et d’un produit relancé sous forme améliorée. Vous pourriez parler de l’évolution des prototypes et des avancées techniques, ou bien des défis de collaboration dans l’équipe, ou des défis à relever par la personne chargée de maintenir la motivation des collaborateurs. Le ton du récit est donné par la présence d’éléments personnels et impersonnels, et leur composition dit tout sur vos valeurs, votre compréhension des autres, et votre potentiel interactionnel. Une compétence qui, en matière de carrière, peut la passer ou la casser.

Cette conscience n’a pas à être décrite ; « je suis très
Un ingénieur candidat en seconde langue n’est pas un ingénieur doué d’une expression limitée, mais un candidat qui est idéalement positionné pour démontrer son assurance et sa ténacité.


compétent en interaction, et je me réjouis de travailler avec les autres » n’a de sens que lorsque suivie d’exemples d’actions passées, et que si ces deux sont cohérents avec votre comportement. Ce dernier est issu de votre attitude envers votre interlocuteur, ainsi que votre image de soi. Il s’exprime moins par le sens direct de vos mots, que par ce que ceux-ci laissent supposer. Ces signaux qui définissent votre comportement peuvent être corporels autant que verbaux. Ces signaux peuvent être courts, mais ils sont éloquents à votre égard.

Les ingénieurs, pour lesquels la forme découle de la fonction, l’économie d’expression est naturelle, parce que c’est une exigence du métier. En deuxième langue, ce n’est pas plus facile à accomplir, pour des raisons qui sont mal reconnues. En réalité, nous sommes à tel point définis par notre style linguistique, qui nous est particulier à chacun, que toute concession en deuxième langue est subie comme une perte d’identité. Ceci est vrai autant pour les ingénieurs que les autres, mais les ingénieurs ont l’avantage de leur dialecte commun, allié d’un style de réflexion. Cela vous rapprochera de la cible, et vous permettra de répondre la question essentielle, qui n’est pas “quel type d’ingénieur êtes-vous », mais plutôt, « qui êtes-vous ? ». La question est prévisible, car elle vise à prévoir votre intégration dans l’équipe et l’entreprise, et à mesurer votre apport intellectuel et relationnel.

De nombreux intervieweurs se font un devoir d’évaluer la performance du candidat sous stress, mais un candidat ingénieur naviguant en seconde langue est, en soi, un test comportemental. Un ingénieur candidat en seconde langue n’est pas un ingénieur doué d’une expression limitée, mais un candidat qui est idéalement positionné pour démontrer son assurance et sa ténacité. Les dons de communication, qui regroupent les capacités de communication linguistique et comportementale, survivent en seconde langue aux défauts de grammaire et aux insuffisances de vocabulaire.

Ces capacités, vous les aurez apprises et répétées en première langue, et font partie de vos compétences en toute seconde langue. Donc, si vous possédez déjà votre vocabulaire professionnel et les structures de base de la seconde langue, les insuffisances de communication professionnelle seront très étroitement définies, et principalement de syntaxe, ce qui peut être rapidement corrigée.

En termes pratiques, si vous êtes ingénieur en préparation d’entretien, l’objectif sera :

1. d’organiser des répétitions, tout au moins enregistrées sur vidéo pour visionnage ultérieur. Encore mieux si vous avez quelqu’un pour vous guider sur votre performance.
2. si votre temps est limité, apprendre des réflexes plutôt que la théorie, ce qui se traduit par l’apprentissage à partir d’exemples, si possible purement orale. La mémoire auditive semble être beaucoup plus efficace que la visuelle pour l’apprentissage des réflexes, et probablement parce c’est ainsi que nous avons maîtrisé notre première langue.
et 3., probablement le plus important: si vous devez assister à un entretien L2 dans un proche avenir, songez à l’effet positif de votre candidature. Les ingénieurs vivent mal l’imprécision, et souffrent d’un biais de perception, qui consiste à sous-estimer l’effet de leur rôle en tant que candidat : face à une personne qui vous parle dans sa langue natale, c’est vous le pionnier linguistique. Votre position témoigne autant de votre ambition que de votre ténacité, des qualités essentielles à votre crédibilité lorsque vous devrez argumenter vos apports à l’entreprise.

Et votre différence linguistique vous qualifie pour remplir des rôles dans des contextes et équipes multiculturelles, là où les rapports professionnels sont forcément plus complexes. En tant qu’ingénieur en L2, rassurez-vous qu’une grande partie du chemin est déjà franchie, et que votre performance est une opportunité de dessiner votre profil, tout en en étant la preuve même de ces qualités.
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